Dialogue avec un ami chêne
De Jean-Philippe Faure – janvier 2012


Je parle au nom des damnés de la Terre. De ceux qu’on exploite et dont en n’entend pas la plainte. Je parle au nom du sous-prolétariat de la planète. De ceux qu’on coupe, qu’on abat, qu’on foule aux pieds, qu’on arrache et qu’on débite, mais qu’on n’écoute jamais. Je parle aux noms des arbres : chênes, saules, bouleaux, platanes et tant d’autres. Je parle pour les arbres, mais au nom des plantes innombrables de cette Terre magnifique et hospitalière. Je parle pour ceux dont on détruit le patrimoine et dont vous vous privez vous-mêmes non seulement des ressources, mais plus encore de leurs savoirs.

Coeur de chair, coeur de bois, un seul coeur pourtant, qui bat au rythme unique de l’univers. Un seul coeur, une seule voix : je/nous parlons dans la joie de l’alliance des espèces, de l’unité profonde du vivant.

Réalisez-vous, hommes, la dette que vous accumulez en ces siècles de gaspillage ? Les millénaires de service que devront honorer vos petits-enfants pour payer votre cécité ? Comment osez-vous, hommes, vous arrêtez à ces infimes détails à l’intérieur de votre espèce : race, nationalité, sexe, âge, culture et pire encore : couleur de peau, couleur de cheveux, couleur de pensées ?

Vous les hommes, vous avez beaucoup à apprendre de la durée du temps des arbres. Ils pourront vous apprendre à retrouver le sens du temps. Temps des saisons, temps des jours et des nuits, temps des sécheresses et des pluies, temps de l’ombre et de la lumière. Justesse du rythme naturel. Ce temps que vous avez perdu, enfermés dans vos cages, nous le conservons, pour vous aussi. Sans cette justesse du temps tout n’est que violence, précipitation, pensées, agitations vaines. Pouvez-vous prendre conscience de l’étendue de notre patience, nous dont certains mouvements s’étalent sur des décennies ?

Notre Terre, la Terre-Mère, est un vase où se dépose toutes les errances du vivant. Nous, arbres, sommes profondément reliés à cette osmose. Elle est la marque de notre essence. Sans ce lien le mouvement devient violence. Ce ne sont pas nos racines qui marquent notre enracinement, c’est la reliance à la Mère-Terre. Aussi, vous, humains, vous avez à retrouver cette reliance, restaurez cette part de votre nature, pour redevenir des êtres vivants complets. C’est au-delà de la liberté, c’est au-delà du libre-arbitre, c’est simple nécessité de renouer ce qui est brisé, de ranimer la flamme rouge de la vie.

Notre reliance n’est pas seulement à la terre, mais aussi au ciel. Nous sommes des ponts entre la terre et le ciel, et ce pont nous vous invitons à le franchir vous aussi. Cette sève qui coule en nous, elle est un mélange : elle vient de la terre et elle vient du soleil. Elle est équilibre. Elle est la base. Nos racines sont au ciel autant qu’à la terre. Notre axe est justesse. C’est du lien profond entre la Terre-Mère et le Ciel que vient le savoir. Savoir que maintenant nous avons l’envie de vous partager, dans l’espoir de créer avec vous un nouveau pacte et de mettre fin à des millénaires d’exploitation. Nous espérons que vous voudrez bien vous ouvrir à notre différence.

Nous, arbres, au nom de tous les animaux et de toutes les plantes, demandons que soit créé une Organisation des Espèces Unies, où chaque espèce pourrait déléguer un ambassadeur ou un interprète, parmi les humains ou non.

Pour nous, le temps est un présent sans agitation, le temps est un présent enraciné. Vous vous hâtez, vous vous pressez, vous vous stressez, et vous perdez la racine du temps. Vous créez un temps irréel, un temps dénaturé. Le temps propre à la folie de l’homme. Vous avez à guérir de vos différentes folies : folie de l’agitation, folie de la séparation, folie de la rupture, folie de la peur. Je/nous aspirons à une alliance qui permettrait à chaque espèce d’apporter sa spécificité. Et nous vous demandons « Qu’est-ce pour l’instant nous avez-vous amené ? » Nous vous invitons à réfléchir à cette offre, car, si à l’intérieur de cette planète les espèces n’arrivent pas à créer un terrain d’entente et de concorde, qu’en sera-t-il quand vous rencontrerez des espèces réellement étrangères à votre essence ? Merci d’aller vers l’ouverture à notre originalité, à nous voir tel que vous ne nous avez pas souvent perçus. Non pas comme des mots, des combustibles, des produits, mais comme des entités, évolutives, liées à vous, ayant leurs besoins et leurs dons. Merci d’aller vers l’ouverture.